Table des matières afficher« La pédagogie, ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu. »
Aristophane
Le Diplôme d’État d’Ambulancier (DEA) a vu le jour en 2007, (décret n° 2007-705 du 4 mai 2007, accompagné de l’arrêté du 26 avril 2007 relatif aux conditions de formation.)
Ce décret marque le passage d’un simple Certificat de Capacité d’Ambulancier (CCA) à un diplôme d’État, avec l’objectif d’uniformiser la formation au niveau national et de mieux reconnaître le rôle des ambulanciers dans le système de santé.
Et sur le papier, il faut l’avouer, ça avait fière allure : blocs de compétences bien définis, évaluation par modules, alternance pratique/théorie, stages encadrés… Le tout pour aboutir à un métier reconnu et harmonisé.
Mais presque 20 ans plus tard, et après avoir encadré plus d’une soixantaine d’élèves en relation avec cinq ou six IFA différents, je peux l’affirmer sans exagération : l’harmonisation est un mythe. Ou du moins, un vœu pieux. Car chaque institut de formation semble faire à sa sauce, avec des résultats aussi variés que les appellations d’un rosé de supermarché.
Une formation, mille versions
Un élève en Normandie n’apprendra pas exactement la même chose qu’un autre à Toulouse. Voir peut-être son contraire Le premier verra peut-être les contentions et l’oxygénothérapie dès le premier mois, pendant que le second n’aura pas touché un brancard avant la cinquième semaine. Les blocs sont communs, mais leur traitement reste aléatoire, au gré des interprétations, des calendriers, des disponibilités… et, parfois, de l’improvisation.
À cela s’ajoutent des critères d’évaluation fluctuants, des outils pédagogiques très inégaux, et des suivis de stage quasi inexistants. On attend pourtant des tuteurs qu’ils évaluent objectivement les élèves — parfois sans même savoir ce qu’ils ont appris, ni comment ils ont été formés.
Le grand absent : le lien formateur / terrain
Le plus grand dysfonctionnement reste sans doute l’absence quasi totale de lien entre les formateurs et les terrains de stage. En tant que tuteur, j’ai rarement — voire jamais — reçu de visite, d’appel, ou de retour sur l’élève que j’accompagnais. Et c’est la norme.
Comment peut-on assurer un suivi pédagogique cohérent sans même connaître le contexte dans lequel l’élève évolue ?
Comment harmoniser des compétences si personne ne vérifie leur mise en œuvre réelle ?
Il est illusoire de penser que la théorie suffit. C’est dans l’ambu, dans l’escalier, devant la porte d’un patient en détresse, que se forge l’identité professionnelle. Et cette étape-là, beaucoup d’IFA l’observent à distance… Ou ferment les yeux.
Le portfolio : outil pédagogique ou paperasse fantôme ?
Autre point faible du dispositif de formation : le portfolio de l’élève ambulancier. Ce carnet de bord censé suivre l’évolution de l’apprenant tout au long de ses stages est, dans la réalité, bien souvent vide, incomplet, ou rempli à la va-vite. Les élèves ne sont ni formés à son usage, ni sensibilisés à son importance. Quant aux tuteurs, ils n’en ont parfois jamais entendu parler. Résultat : un outil pourtant conçu pour encourager la réflexion, l’auto-évaluation et le dialogue pédagogique devient une simple formalité administrative, voire un exercice de cache-misère.
Le plus absurde ? Alors que les stages en milieu hospitalier bénéficient de grilles d’évaluation détaillées et très précises, les stages en compagnies d’ambulances se contentent de quelques cases à cocher et de trois lignes d’observations. À croire que l’expérience de terrain, pourtant fondatrice du métier, serait secondaire. Le paradoxe est cruel : c’est souvent dans l’ambulance que tout se joue, mais c’est là qu’on évalue le moins sérieusement.
Les tuteurs de terrain : essentiels mais oubliés
Autre pilier de la formation, complètement sous-estimé, voire oublié : les tuteurs de terrain. Ceux qui, au quotidien, accueillent les élèves dans leur ambulance, leur transmettent des savoir-faire concrets, les confrontent à la réalité du métier… et qui pourtant, ne reçoivent ni formation spécifique, ni reconnaissance officielle, ni contrepartie financière.
Aujourd’hui, un tuteur d’élève ambulancier n’a besoin d’aucun pré requis pédagogique. Pas de formation initiale, pas de suivi, aucune information sur le référentiel ni sur les attentes des IFA. Résultat ? Des évaluations parfois hasardeuses, et une transmission très inégale des gestes et des postures professionnelles. « Hep, toi, demain t’auras un stagiaire. Ça te plait pas? c’est pareil »
Un exemple criant : l’évaluation de la conduite en ambulance. On demande au tuteur d’évaluer la qualité de conduite d’un élève. Mais qui a formé le tuteur lui-même à la conduite ambulance ? Souvent… personne. Il a appris « sur le tas », comme tout le monde. Et dans certains cas, l’expérience devient un piège, une répétition de mauvaises habitudes, transmises comme des normes. L’ancienneté ne fait pas toujours le pédagogue.
Ce manque d’encadrement des tuteurs est doublement pénalisant :
- pour l’élève, qui peut recevoir des consignes contradictoires ou inadaptées,
- pour le tuteur, livré à lui-même, sans outils ni reconnaissance, qui finit par perdre toute motivation à transmettre correctement.
Former un tuteur, c’est investir dans la qualité de la formation. Et pourtant, aujourd’hui, ils sont nombreux à donner sans retour. Aucun temps dégagé, aucun crédit d’heure, aucun soutien institutionnel. Une fonction pourtant cruciale, traitée comme un simple rouage.
Évaluer sans encadrer : la mascarade de l’auto-validation
Un autre non-sens trop fréquent : les évaluations finales réalisées par des personnes… qui n’ont jamais véritablement encadré l’élève. Dans de nombreuses structures, c’est le patron lui-même qui remplit la grille, parfois sans avoir mis les pieds dans l’ambulance durant tout le stage. Et les notes sont, comme par magie, excellentes.
On note pour faire bonne figure, pour valoriser l’image de l’entreprise auprès de l’IFA, ou simplement pour éviter le conflit avec un élève encore dans les murs. Résultat : une évaluation biaisée, décorative, où la pédagogie passe après la communication.
On voudrait prouver que « chez nous, on forme bien », mais former, ce n’est pas mettre des 18 sur une fiche d’appréciation. C’est accompagner, corriger, observer, guider. Et ça demande du temps, de la méthode… et de la sincérité.
Le stage chez son employeur : une drôle d’idée de la pédagogie
Un phénomène de plus en plus courant mérite qu’on s’y attarde : certains IFA exigent désormais que l’élève effectue ses stages… chez son propre employeur. Non seulement cette pratique remet en cause l’objectivité de l’évaluation — comment être noté en toute neutralité par ses propres collègues, voire par son patron ? — mais elle anéantit le principe fondamental du stage : l’ouverture à d’autres pratiques, d’autres binômes, d’autres cultures d’entreprise.
Dans ce contexte, on passe d’un jour à l’autre de collègue à « tuteur », de binôme à trinôme, dans une ambiance où le pédagogique se dissout dans le quotidien. L’objectif initial — prendre du recul, apprendre dans un cadre encadré, être évalué avec rigueur — se transforme en routine de service déguisée.
Où est la progression ? Où est l’évaluation réelle ? Où est le sens pédagogique ?
Pour ma part, mes ex apprentis ou stagiaires peuvent en témoigner, je les incitait à aller faire leur stage dans un autre département (Merci Nico, Patrick et Marielle)
Des moyens pédagogiques… très inégaux
Certains IFA disposent de simulateurs haute fidélité, de véhicules pédagogiques, d’un studio de mise en situation, de rutilants brancards Stryker électriques, voire même d’un terrain d’exercice dédié. D’autres doivent se contenter d’un vieux Kartsana bringuebalants, un sac d’urgence moitié vide, et un mannequin mou désarticulé qui a connu le H1N1 et les EHPAD chambres à six lits.
Ce déséquilibre matériel a des conséquences très concrètes. Les élèves qui sortent de ces formations n’ont pas tous eu la chance de manipuler du matériel actuel, de simuler des interventions crédibles, ni de répéter des gestes qui doivent pourtant être automatiques.
On attend d’eux rigueur, réflexe et posture. On leur fournit parfois… une boîte en carton en guise de DSA et des polycopiés datant du CCA qui sentent l’alcool à brûler.
Le décret d’avril 2022 : révolution oubliée
Le décret du 11 avril 2022, c’était censé être une avancée majeure. Extension des gestes autorisés, reconnaissance d’une compétence renforcée en situation d’urgence, autorisation de certains actes techniques sous protocole. Enfin, une évolution du rôle de l’ambulancier dans la chaîne de soins ! Loin de l’ « APA » (ambulancier en pratiques avancées) mais quand même…
Mais dans de nombreux IFA, ce décret est à peine abordé, parfois expédié en une demi-heure de cours, sans mise en situation, sans évaluation, sans ancrage.
« Ah oui, c’est le truc avec les médicaments, là ? On m’a dit qu’on n’avait pas encore trop le droit… Je sais plus trop. De toute façon mon patron voudra jamais payer les médicaments, donc on a fait l’impasse»
Résultat : des élèves qui arrivent diplômés sans même avoir conscience de l’évolution de leur propre métier.
Et ce texte, pourtant historique, rejoint la pile des “lois qu’on oublie d’appliquer”, comme une circulaire jaunie dans un bureau de direction.
Intervenants et jury : entre recrutement et règlement de comptes
Un autre angle rarement abordé, mais pourtant bien réel, concerne la composition des jurys et des intervenants ponctuels. Bien souvent, ce sont des chefs d’entreprise, censés apporter leur regard de terrain. Sauf que… tous ne sont pas ou plus ambulanciers, et certains n’ont plus posé un scope sur un patient depuis que le téléphone à clapet était encore à la mode.
Ils viennent, ils jugent, et parfois, ils recrutent. Ou plutôt, ils font leur marché.
« Celui-là a l’air sérieux, il serait bien chez moi. Celle-là est chez le concurrent ? Hum… on va peut-être lui coller un 8. »
Là où le jury devrait être un espace neutre d’évaluation objective, on assiste parfois à des règlements de comptes inter-entreprises, déguisés en appréciation pédagogique.
Cela donne lieu à des tensions, à des injustices, et à une perte de crédibilité de l’évaluation finale.
On comprend que les IFA cherchent des professionnels « du terrain », mais peut-être faudrait-il s’assurer qu’ils soient là pour former, pas pour déformer.
Un socle commun théorique, mais une réalité éclatée
Oui, les textes sont là. Oui, les blocs sont bien rédigés. Oui, l’intention est bonne.
Mais sur le terrain, la diversité des interprétations, des moyens et des intervenants rend l’harmonisation impossible.
J’ai connu un formateur qui déconseillait l’achat du pourtant excellent manuel de formation de Laurent Facon (édition Setes, 19€50). Combien d’IFA sont abonnés au magazine Turbulances… ?
Il en résulte une perte de lisibilité pour les employeurs, un flou pour les tuteurs, et une grande injustice pour les élèves, qui n’ont pas tous eu les mêmes chances de se former correctement.
Harmonisation : un mot, pas encore une réalité
En créant le Diplôme d’État d’Ambulancier en 2007, le législateur avait une ambition noble : reconnaître, structurer et harmoniser une profession trop souvent reléguée dans les marges du soin. Sur le papier, tout semblait prêt. Un référentiel national, des modules clairement définis, un socle commun de compétences. Mais près de vingt ans plus tard, le constat est amer : l’harmonisation est restée théorique.
Des évaluations inéquitables, des compétences non transmises, des gestes enseignés de travers, et un sentiment de flou constant chez les apprenants. Comment peut-on construire un métier solide sur des fondations aussi inégales ? On forme des professionnels qui ne savent même pas ce qu’ils sont censés avoir le droit (ou le devoir) de faire. Et pendant ce temps, certains jurys composés de chefs d’entreprise – qui ne sont parfois plus du tout au contact du terrain – jugent, recrutent, éliminent, selon des critères qui flirtent plus avec la concurrence commerciale qu’avec la pédagogie.
Alors, que faire ?
Il est temps d’envisager une vraie refonte du système de formation. Pas en empilant les textes, mais en :
- renforçant les liens entre IFA et terrain, par des visites, des échanges, des co-formations.
- sélectionnant les intervenants non pas sur leur statut hiérarchique, mais sur leur expérience réelle de terrain et leur capacité pédagogique.
- normalisant les moyens matériels, en dotant chaque IFA d’un socle minimal d’équipements décents pour garantir une formation équitable.
- valorisant les tuteurs de stage, véritables relais pédagogiques, aujourd’hui laissés dans l’ombre.
Et surtout, en arrêtant de croire qu’un diplôme harmonisé suffit à lui seul à harmoniser une profession. La cohérence, c’est une culture à construire, pas un décret à publier.

Nota Bene : Il me paraît important de rappeler que cette analyse est le fruit de mon expérience personnelle, construite au fil de plusieurs années en tant que tuteur et intervenant auprès de plusieurs IFA différents. Elle ne prétend ni à l’exhaustivité, ni à la vérité absolue. Il existe sans aucun doute des écoles exemplaires, des formateurs investis, des dispositifs pédagogiques innovants et efficaces.
Mais force est de constater que, sur le terrain, les écarts de niveau, de méthode et de moyens sont tels qu’ils méritent d’être signalés. Non pour pointer du doigt, mais pour ouvrir la discussion et réfléchir ensemble à l’avenir de notre profession.










