Le parfum âpre d’une symphonie virale : Épisode post-Covid d’un ambulancier amputé 

par | 29, Juil 2025 | Les billets d'humeur de l'ambulancier

Novembre 2020

Ah, Novembre… Ce mois morne où l’on troque les feuilles roussies contre les premiers frissons de l’hiver. Pour ma part, professionnel de santé dévoué à la cause – entendez par là, à l’épongement des misères humaines et des fluides corporels divers et variés –, ce fut le mois où le Covid, cet aimable poltergeist viral, décida de m’honorer de sa présence. Un honneur que je n’avais ni sollicité, ni, je l’avoue, apprécié à sa juste (ou injuste) valeur.

La suite, vous la connaissez sans doute. Exit les saveurs de la vie, adieu les fragrances du monde. L’anosmie et l’agueusie, ces joyeuses compagnes, m’ont transformé en une sorte d’esthète sensoriel amputé. Imaginez le supplice : un palais qui ne distingue plus le grand cru du vinaigre de cidre, un nez qui ne renifle plus la rose de printemps du vestiaire de rugby.

Marcel Proust (le mec à la madeleine), dans son infinie sagesse, affirmait que « l’odeur et la saveur des choses restent longtemps en nous, prêts à ressusciter à notre insu ». Pour ma part, ce furent des résurrections olfactives dignes des enfers de Dante, mais j’y reviendrai.

Il est bon de rappeler que je n’étais pas un cas isolé dans cette déroute sensorielle. En 2020 et 2021, entre 50 et 80 % des Européens ayant contracté le SARS-CoV-2 ont souffert de troubles de l’odorat. Une épidémie dans l’épidémie, en somme, mais une épidémie silencieuse, aux conséquences pourtant bien bruyantes dans l’intimité de nos perceptions.

Mais le pire, mes chers confrères, fut l’avènement des fantosmies et cacosmies (si tu sais pas ce que c’est, Google est ton ami. Ou alors reprends tes études). 

Pendant deux longues années – deux ans, c’est le temps qu’il faut à un virus pour transformer un palais en un incinérateur portatif –, j’ai vécu dans une bulle olfactive digne d’un épisode de Mad Max. Foin brûlé, pneus calcinés, gasoil, autant de notes exquises qui composaient ma symphonie quotidienne. Et la nourriture, ma raison de vivre pourtant ! Chaque bouchée était une odyssée gustative vers les bas-fonds de l’horreur. Un goût atroce, une persistance aromatique d’une abomination sans nom. Mon cher Coca Light quotidien était devenu fragrance « caisse du chat »

AMBUANCIER SANS NEZ - covid

Chaque soir, je dînais avec Rick Grims et Daryl Dixon. (T’as la réf?)

Il est à noter que même douze mois après l’infection, environ 30 % des patients se plaignaient encore d’un trouble du goût ou de l’odorat, voire de dysosmies. J’étais donc un membre assidu de ce club très fermé des « nez en vrac » post-Covid. Comme disait l’autre, avec cette mélancolie joyeuse qui sied si bien à notre profession : « La vie est une maladie sexuellement transmissible et généralement mortelle. » J’ajouterais volontiers : et parfois, elle sent le pipi de chat.

La rééducation olfactive, ou l’art subtil de renifler le néant

Face à cette symphonie des horreurs, on m’a conseillé de consulter. Un ORL, donc. Un professionnel, un spécialiste des conduits tortueux de l’être humain, qui, après avoir écouté mon mélodrame nasal avec une gravité de façade et un air de « vous n’êtes pas le premier, mon p’tit monsieur », m’a concocté un protocole thérapeutique d’une audace folle. Une rééducation olfactive ! À base de quoi, me direz-vous, dans ce monde d’avancées technologiques ? De plantes naturelles et de bains de nez, pardi !

Imaginez-vous la scène où je me retrouvais, tel un mage alchimiste du 14eme (siècle, pas arrondissement), à renifler des flacons d’essences improbables, espérant que mes pauvres récepteurs olfactifs, mis à rude épreuve par le gaz de schiste imaginaire, retrouvent un chemin vers la civilisation des senteurs.

Et ces bains de nez ! Un rituel d’une poésie certaine, où l’on se rince les sinus avec une solution saline, dans l’espoir que la magie opère et que l’odeur de foin brûlé cède enfin la place à celle d’une simple tartine grillée. C’est ce qu’on appelle « respecter le chemin thérapeutique », même quand ce chemin semble mener tout droit vers le cabinet d’un fakir. Desproges aurait sans doute noté qu’« on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde ». Je crois que ce jour-là, j’ai ri un peu jaune, seul avec mes fioles d’eucalyptus et ma seringue nasale.

L’ambulancier anosmique, ou les dessous olfactifs du métier

Ah, mais l’anosmie, n’est pas qu’un désagrément personnel à l’heure du repas dominical ou du comptage de fleurette avec la Francine qui est bien jolie ma foi. Pour un ambulancier, figurez-vous, c’est une toute autre paire de manches. On ne traite pas que des cœurs brisés et des membres fracturés, mais aussi, et surtout, des univers olfactifs insoupçonnés. Mon nez, jadis sentinelle fiable, s’était transformé en un délateur muet.

Car il faut le dire, l’odorat est un outil diagnostic précieux, un art quasi divinatoire pour le professionnel de terrain. Un patient éthylique ? Avant, c’était le doux fumet d’une nuit trop arrosée, un indice clair avant même que le langage ne se délie.

Aujourd’hui, je me contentais de la confirmation visuelle, cette triste réalité des yeux vitreux et de la démarche chancelante. Face à ces patients, mon nez, c’est devenu la Sécurité Sociale : ça couvre la moitié des frais mais ça rembourse rien sur l’essentiel, surtout quand l’essentiel, c’est l’odeur de la picole. Impossible de flairer la moindre haleine de comptoir, la moindre relance de gnôle, avant même d’avoir ouvert la bouche.

Et le summum, mes chers confrères, c’est l’identification du fameux CCC : Clopes, Clebs, Cubi. Une triade olfactive si singulière, si… reconnaissable, que tout ambulancier, un tant soit peu expérimenté, la perçoit avant même d’avoir franchi le seuil. C’est l’aura d’un mode de vie, disons, alternatif, une signature olfactive que l’on détecte les yeux fermés.

Or, sans nez fonctionnel, ce discernement subtil, cette fine perception des strates sociales par voie nasale, m’est désormais interdite. J’aborde ces scènes de vie sans ce pré-diagnostic olfactif, comme un sommelier qui jugerait un millésime à la couleur de l’étiquette. C’est un peu comme assister à un opéra sans musique, ou à un repas de famille sans l’oncle gênant (je sais, j’en suis un : je passe «La merguez partie » des Musclés à chaque barbecue familial). Le monde perd de sa saveur, de sa complexité, et de ses petits arrangements avec la décence olfactive.

Et que dire du méléna ? Cette mélodie intestinale qui, avant, annonçait par son relent âcre et distinctif un désastre gastro-intestinal imminent. Maintenant ? Silence radio. Idem pour l’acidocétose, dont la douce odeur de pomme reinette pourrie était un signal d’alarme clair et net. Je devais désormais me fier à la glycémique capillaire, cette traîtresse, plutôt qu’à mon flair de limier.

Même le subtil parfum du cannabis, parfois présent chez certains de nos requérants, me passait sous le nez sans que j’y vois – ou plutôt, sans que j’y sente – malice.

 “Ganja in my meditation, Ganja in my brain”

C’est ça, la vie de l’ambulancier anosmique : un monde où les indices olfactifs ont disparu, remplacés par une incertitude que même  Bedos aurait trouvée navrante. Pour ma part, la maladie a juste retiré un de mes sens, me laissant tâtonner dans les odeurs de ce bas monde, comme un sommelier qui ne distinguerait plus le Château Petrus du Caprisun cher à JUL. Un handicap de luxe, certes, face à une couche pleine de moussaka, mais un handicap quand même.

Puis, comme par un miracle un brin tardif, ou peut-être juste l’inéluctable marche du temps et la résilience stoïque de mes neurones sensoriels, les choses ont, petit à petit, daigné s’améliorer. Le foin a cessé de crépiter, les pneus ont rendu leur dernier souffle olfactif tel une fin de manif’ CGT. L’accalmie. Mon odorat, cependant, ce fidèle compagnon de ma vie pré-Covid, reste aujourd’hui un brin lunatique. Précaire, même. Un funambule sur le fil du rasoir, capable de flancher à la moindre brise, un peu comme mon taux de mélatonine après une garde de 12 heures.

L’immunité, cette douce utopie vaccinale

Et c’est là que l’ironie de l’existence, ou du moins les bienfaits de la science moderne, pointe le bout de son nez, miraculeusement dégagé. Car depuis mes deux injections vaccinales, et tenez-vous bien, confrères et consœurs adeptes de la preuve par l’exemple, c’est le grand silence nasal. Plus un seul rhume. Pas l’ombre d’une bronchite, ni d’une trachéite. Même pas le nez qui coule, cette petite perfidie hivernale qui nous transforme en fontaines ambulantes. C’est presque déconcertant.

Statistiquement parlant – et puisque nous aimons les chiffres, n’est-ce pas ? –, un adulte moyen attrape entre 2 et 4 rhumes par an. Pour les professionnels de santé en contact constant avec des réservoirs viraux ambulants que sont nos chers patients, ce chiffre peut parfois sembler une douce utopie. Et pourtant, me voici, trois ans après ma deuxième dose, avec un système respiratoire d’une propreté immaculée. Zéro rhume, zéro bronchite, zéro Kleenex. On pourrait presque parler de « stérilisation nasale par ARNm », une expression que je propose de breveter.

Il y a quelque chose de profondément ironique, voire d’absurde, dans le fait que la maladie qui m’a volé mon nez ait, par l’entremise de son antidote vaccinal, rendu à mon système immunitaire une vigueur que je ne lui connaissais plus. Un peu comme si, après avoir marché sur un râteau, ledit râteau vous offrait un abonnement à vie au MacDo. La vie, décidément, est une farce cosmique.

 « Ce qu’il y a de réconfortant dans le cancer, c’est que même un  imbécile peut attraper une tumeur maligne. »

On pourrait en dire autant du Covid et de ses joyeuses fantasmagories olfactives.

Mon blair est une belle autoroute, bien dégagé, mais pas de rutilantes automobiles ni de pétaradantes motocyclettes à y faire passer. 

Ceci n’est pas une étude clinique randomisée en double aveugle, je vous l’accorde. Mais c’est mon témoignage. Une anecdote personnelle et professionnelle qui, comme tant d’autres, contribue à la grande fresque de la compréhension de ce virus et de ses… fantaisies. Mon odorat est peut-être chancelant, mais mon nez, lui, est un modèle de sobriété virale. Un nez, ma foi, si discret qu’il pourrait rivaliser avec celui de Cyrano qui, malgré son appendice ubuesque, savait qu’« un grand nez est un signe de bonté »

Suis-je bon? 

Et si l’avenir ne me rend pas la symphonie complète des fragrances – l’odeur de l’herbe coupée après la pluie, le parfum enivrant d’un vieux Pecharment ou même le simple effluve du café chaud au réveil –, je me contenterai de cette nouvelle partition. Une partition où les notes aigres-douces de l’expérience se mêlent à l’harmonie inattendue d’un corps cabossé, certes, mais toujours vivant, toujours debout (pas comme le fantôme qui meugle ça). 

Le monde continue de sentir, même si parfois, c’est moi qui ne sent plus le monde. Ni les pieds.

Et c’est peut-être ça, la plus ironique des victoires. Merci Zeneca. 

111af984ad112eeefd2e26876f240d86 Ambulancier : le site de référence Le parfum âpre d'une symphonie virale : Épisode post-Covid d’un ambulancier amputé 

Bastien Bodécot

Ambulancier diplômé d’Etat en 2010 au cours de la même promotion que Franck. A la base éducateur spécialisé dans un institut médico-éducatif, il se passionne pour le secours à personnes. En 2014 il se spécialise en urgence pédiatrique et devient formateur à la Croix Rouge. En 2017 il collabore avec Nomadeec. Puis passionné par les Etats Unis il part se former là bas où il se spécialise en traumatologie et secours de catastrophe, formé entre autre par le Fire Departement de Chicago et le SWAT de New York.

La librairie de l'ambulancier

Parce que pour progresser, réviser il faut s’armer d’ouvrages de qualité. Parce que le savoir est une richesse. Nous vous proposons une sélection de livres à commander d’urgence !

L'ambulancier recrute

L’ambulancier, le site de la profession recherche des rédacteurs. A toi ambulancier, soignant, spécialiste du secours tu souhaites apporter ta pierre à l’édifice et apporter ton savoir, partager tes expériences. On te propose de rejoindre l’équipe.

Nous cherchons avant tout des passionnés avec des connaissances à partager, l’envie d’oeuvrer pour la profession. Alors si tu es motivé, c’est le moment de rejoindre une aventure humaine riche et incroyable…