En 2014, j’ai décidé de faire quelque chose d’aussi audacieux qu’improbable : produire le premier documentaire exclusivement consacré au métier d’ambulancier en France.
Et il m’aura fallu 10 ans pour raconter cette histoire.
Certains sautent à l’élastique. D’autres se lancent dans la politique ou dans le tricot pour occuper leurs dimanches. Moi, j’ai choisi la voie la plus casse-gueule : montrer la réalité d’un métier invisible à l’œil nu, même en plein gyrophare.
L’ambulancier, un sujet de reportage innovant
Fort de ma folie, j’ai donc contacté des dizaines de sociétés de production, durant des mois, chaînes de télévision, rédactions, agences, producteurs, studios, Quentin Tarantino et autres syndicats de pigeons voyageurs — bref, tout ce qui de près ou de loin pouvait avoir accès à une caméra et à un temps d’antenne.
Silence radio. Silence cathodique. Silence gêné. Le genre de silence qui sent bon l’indifférence polie.
Et puis un jour, le 9 mai 2014, miracle : un rédacteur en chef d’une société de production spécialisée dans le documentaire m’appelle. Enthousiaste. Presque lyrique.
Il me dit : « J’ai déjà pensez à ce sujet, vous tombez à pic ! » Ce qui, entre nous, équivaut à un “J’ai toujours cru en vous” de producteur télé : c’est rare, c’est creux, et ça fait quand même un bien fou.
S’en est suivie plus d’une année de travail acharné. Des journées entières à plancher sur un scénario. Des heures de négociation pour obtenir des autorisations de tournage. Le tout pour construire un format d’une heure qui suivrait, au plus près, la vraie vie de la profession : un ambulancier SMUR (j’y tenais particulièrement), un rural dans son petit VSL, des « supers ambulanciers » en ASSU qui déchire, un élève ambulancier durant son parcours, et un patron de (bonne) société — l’arrière-boutique du métier, sans flonflons, sans effets spéciaux.
Les journalistes étaient très enthousiastes sur ces sujets et nous bossions tous ardemment pour trouver des lieux de tournage. Ils avaient bien intégré que ce ne serait pas du sensationnel comme on peu le voir sur moultes reportages, ou devrais-je dire docu-fiction, sur les sauveurs de vies avec plein de sang partout. Nous étions plus sur le quotidien et surtout l’aspect multi casquettes de l’ambulancier. Sur de vraies compétences, simplement.
Trouver un diffuseur pour un reportage dédié aux ambulanciers
Mais c’était sans compter l’épreuve du feu : trouver un diffuseur. Car c’est là que les ennuis ont vraiment commencé. La production a essuyé refus sur refus, toujours habillés dans la même rhétorique administrative :
“Ce n’est pas un service public. Nous ne pouvons pas mettre en avant un secteur privé qui fait concurrence au service public. On a des ordres »
Ou encore : “Ça risque d’être perçu comme de la publicité déguisée pour telle ou telle société.”
En résumé : un reportage sur des banquiers ou des agents immobiliers passe crème, le meilleur boulanger ok mais des soignants dans une ambulance, là, on entre dans le domaine du lobby pharmaco-paramédico-complotiste. Encore ces méchants patrons d’ambulances qui cherchent de nouvelles victimes pour sur-facturer à la sécu.
Porte à porte, aucune ne s’ouvrait, fenêtre par fenêtre, toujours les mêmes réponses. Ou le silence. Ce silence auquel nous sommes tant habitué lorsque nous avons l’outrecuidance d’attendre un « merci », un « s’il vous plait » ou même un petit « bravo ».
Après presque un an d’obstination, l’émission « TF1 reportage » finit par accepter. Joie mêlée de suspicion. Et pour cause : notre documentaire a été réduit de moitié, passé à la moulinette de l’aseptisation narrative. On nous a gentiment priés d’abandonner l’urgence, les soins, les gestes techniques — ce n’était pas “suffisamment humain”. Autrement dit, on voulait bien montrer des ambulanciers… à condition qu’ils ne fassent pas leur métier, si j’ose dire.
On a donc recentré sur la “proximité”, sur les échanges avec les patients, sur le regard attendri, la main dans la main, la bise à mémé. Ce n’était pas le documentaire rêvé, mais c’était un documentaire vivant, sincère, et le seul, surtout, à ce jour, entièrement consacré à la profession.
Un titre, un réalisateur, et quelques désillusions.
Il faut aussi que je dise un mot du titre de l’émission : « Ambulanciers, les héros du quotidien ». Non, ce n’était pas mon choix. Je n’ai jamais prétendu que nous étions des héros, pas plus que des saints, ni des soldats de l’ombre. C’est un titre de production, pensé pour les téléspectateurs, calibré pour la case horaire. C’est vendeur, paraît-il. Même si, entre nous, les véritables héros n’ont pas toujours le temps de répondre à l’appel de leur attaché de presse.
Autre détail d’importance : le réalisateur ne m’a jamais laissé voir le montage final. Ce n’était pourtant pas une lubie d’auteur en mal de contrôle artistique, mais une simple demande de regard — un droit moral, quand on est à l’origine d’un projet, non ? Ça aurait au moins évité une paire de sandales…. Le contrat initial prévoyait un échange sur le contenu, une validation conjointe. En réalité, il m’a été refusé. On appel ça dans le milieu la « propriété intellectuelle ».
Je l’ai découvert comme tout le monde, le jour de la diffusion, avec la petite boule au ventre du type qui a tout donné et ne sait pas comment ça va ressortir. Ironie du sort, j’étais outre-Atlantique, dans un petit motel au milieu du désert, sans réseau Internet, pour suivre la diffusion en direct…
Je ne crache pas dans la soupe, mais je rappelle juste que, parfois, le produit final échappe à son idée d’origine. Et que même quand on porte un projet à bout de bras, il arrive qu’on vous le reprenne des mains juste avant la ligne d’arrivée.
23 septembre 2015, 13h20
Et contre toute attente, le jour de sa diffusion, plus de trois millions et demi de téléspectateurs étaient au rendez-vous ! (Sauf moi donc). Trois millions et demi de Français, curieux de voir ce qu’il se passe à l’arrière d’un fourgon blanc, entre le brancard et la bouteille d’oxygène. La suite aurait dû être une fête. Une reconnaissance. Une main tendue du métier à lui-même.
Mais non.
Les critiques les plus acerbes sont venues… d’ambulanciers eux-mêmes.
Une certaine ex pseudo association, censée défendre la profession, s’est illustrée en décortiquant le reportage avec la passion d’un inquisiteur sous caféine : ce n’était pas assez représentatif, pas assez conforme, pas assez sous contrôle — surtout pas fait par eux. « J’ai perdu 30mn de ma vie à regarder cette merde» a même écrit le président de l’époque, à l’époque.
Pour paraphraser le grand Patrick Youx :
« le pire ennemi de l’ambulancier et l’ambulancier lui-même »
Comme souvent, ceux qui prétendent parler au nom de tous ne supportent pas qu’un autre le fasse à leur place. Une telle violence que le rédacteur lui-même m’écrivit un mail de soutien.
Malgré cela, je garde de cette aventure une fierté intacte. Ce documentaire a vieilli, oui. L’image est granuleuse, le format est court, mais il existe.
Il reste à ce jour le seul reportage à avoir offert une image positive, réaliste et humaine de notre profession à une heure de grande écoute.
Je ne suis pas conspirationniste. Je ne crois pas aux petits hommes verts qui tireraient les ficelles du paysage audiovisuel français ni que Trump fonctionne à piles.
Mais je crois qu’il existe, dans les médias — et peut-être chez certains décideurs politiques — une véritable gêne à mettre en avant un métier hybride, mi-public, mi-privé, qui échappe à la grille de lecture habituelle.
Les ambulanciers dérangent parce qu’ils ne rentrent dans aucune case. Ils ne sont ni médecins, ni pompiers, ni taxis. Et surtout : ils sont essentiels, mais pas très décoratifs. Ils ne sont pas (tous) sportifs, ne ressemble pas aux paramédics de la série TV « Chicago Fire » tous blonds aux yeux bleus et leurs ambulances ne brillent pas de mille feux.
Aujourd’hui, dix ans après cette aventure télévisuelle, une évidence s’impose : il faudrait refaire un documentaire.
Pas un remake nostalgique avec filtres sépia et voix off larmoyante, non. Un vrai reportage, moderne, ancré dans le monde ambulancier d’aujourd’hui : plus tendu, plus technique, plus soignant, plus soigné, plus maîtrisé, plus politique aussi, peut-être.
Car entre les plateformes d’astreinte en surcharge, les entreprises qui peinent à recruter, les élèves ballotés entre deux IFA, et des conditions de travail qui oscillent entre bricolage logistique et dévouement sans limites, le métier a changé — et pas qu’un peu. Et plutôt en bien il faut le dire.
Il mérite mieux qu’un reportage de 30 minutes un dimanche quand tout le monde est à la sieste. Il mérite une place pleine et entière dans le paysage audiovisuel français. Une explication. Une incarnation. Une reconnaissance.
Mais soyons honnêtes : ce n’est pas à moi de le faire, merde ! Je ne suis qu’un simple salarié et pas de budget. Pas de service com’, pas de cellule lobbying, pas de bande-annonce en Dolby Surround.
Ce travail-là, cette mise en lumière, devrait venir de nos institutions : de nos chambres professionnelles, de nos syndicats, ou, pourquoi pas, de nos grands groupes.
Des entités qui ont les moyens humains, techniques et financiers de produire un contenu sérieux, structuré, et capable de faire entendre notre voix — la vraie, pas celle qui a été montée à la va-vite pour respecter un format.
Mais pour cela, il faudrait qu’ils sortent un peu de leur logique de marque, qu’ils regardent au-delà de leur logo.
Qu’ils s’intéressent au métier dans son ensemble, et pas seulement à la valorisation de leur propre boutique. Pour l’instant, disons-le franchement, ils ne sont pas prêts. Pas encore.
- Pourtant, chaque année, à la grand-messe de la chambre et du syndicat, j’entends nos grandes décideurs en costume gris rabâcher : « Il faut COMMUNIQUER ! »
- Il y a une peur diffuse d’ouvrir les portes, de montrer la réalité brute. Une inquiétude que la vérité dérange, que l’on voit le désordre, les failles, les débats internes. Mais il faut en finir avec cette pudeur mal placée. On ne grandit pas en cachant la poussière sous le brancard.
Alors oui, il faudra un jour recommencer. Filmer. Expliquer. Témoigner. Et cette fois, peut-être que le reportage ne naîtra pas de la volonté d’un simple ambulancier de campagne solitaire. Mais d’une profession qui a enfin décidé de se raconter elle-même, de sortir la tête de l’eau saumâtre dans laquelle elle stagne depuis tant de décennies.
Ce modeste article n’a pas pour but de pointer des coupables, ni de rallumer des braises. Il veut juste rappeler une chose simple : parler de notre métier n’est pas un luxe. C’est une nécessité. Et si personne ne le fait, il faut parfois s’y coller soi-même. Caméra au poing et sincère conviction en bandoulière.
Merci encore à la société de production Yemaya, son rédacteur en chef Olivier Pontus, le réalisateur Christophe Bushe, Patrick Youx et son équipe et toutes celles et ceux qui m’ont aidé dans cette folle aventure.
le reportage A découvrir ou à revoir




